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Bandeaux 10 Raisons de sengager (4)

Soyez curieux, on en apprend tous les jours.

La permaculture : l’art du bon sens retrouvé

Une démarche pour cultiver avec la nature, plutôt que contre elle

Au cœur de l’Ariège, au pied d’une colline culminant à 1 200 mètres d’altitude et entourée de sommets aux cimes encore enneigées en cette fin de printemps, un jardin sans clôtures apparaît soudain et accroche le regard. Au premier abord, il semble désorganisé, avec ses fleurs qui côtoient des plantations de légumes. Çà et là, des feuilles mortes jonchent le sol, tandis qu’un peu plus loin, une planche a été volontairement laissée en friche depuis plusieurs années. Un œil profane pourrait y lire la marque d’une certaine négligence. Et pourtant, en y regardant de plus près, on découvre une organisation méthodique et tranquille. Les tomates poussent près des œillets d'Inde, les coccinelles patrouillent les feuilles des rosiers en quête de larves de pucerons, les vers de terre travaillent le sol, l'eau de pluie est recueillie dans une cuve fixée au mur d’un cabanon. La terre, ici, est noire et meuble. Elle sent bon l’humus.

 

Maison des exploitants en permaculture © Soldofa

 

Ce qui pourrait passer, au premier abord, pour du laisser-aller est en réalité la marque d’une attention soutenue. Ceux qui vivent ici, dans un chalet en bois situé au centre du domaine, ont longuement observé les lieux, sans rien toucher, durant plusieurs saisons, pour tenter d’en comprendre les mécanismes naturels afin de les accompagner et de les respecter, plutôt que de s’y opposer aveuglément. Leur démarche ne consiste pas à imposer leur vision du jardin mais plutôt à accompagner le développement du vivant. Et ce dernier, lorsqu'on lui en offre la possibilité, se montre remarquablement organisé et efficace.

 

Paysage sur la ferme © Soldofa

 

La famille qui s’est installée ici pratique la permaculture, un terme qui désigne une manière d'être dans son jardin, dans son potager, et, plus globalement, dans le monde. La permaculture consiste à observer avant d'agir, à coopérer avec la nature au lieu d’espérer la contraindre, à valoriser ce qu’on y trouve plutôt que de considérer chaque élément comme du désordre ou des déchets. Ce n'est ni une mode, ni une discipline réservée à quelques initiés. C'est une invitation à retrouver une intelligence pratique du vivant, respectueuse et durable.

 

Aux origines de la permaculture : une idée née d'une inquiétude

Le mot permaculture apparaît dans les années 1970, en Australie, sous la plume de deux chercheurs, Bill Mollison et David Holmgren. Il est formé à partir d’une expression anglaise, permanent agriculture, qui décrit des pratiques agricoles durables, soucieuses de ne pas ruiner les sols et de protéger le vivant. Quelques décennies plus tard, l'expression évolua en permanent culture, pour englober une manière d'habiter le monde, au-delà du seul jardinage.

L'agriculture industrielle des décennies d'après-guerre s’est attachée à répondre à une demande de meilleurs rendements, insouciante des conséquences inhérentes à son essor : appauvrissement des sols, pollution des nappes phréatiques, dépendance accrue aux engrais chimiques et aux énergies fossiles, notamment. Les pratiques intensives ont durablement fragilisé les écosystèmes naturels. Dans les années 1970, Mollison et Holmgren, en proie à une inquiétude grandissante, se sont interrogés : peut-on cultiver autrement, en travaillant avec la nature plutôt que contre elle ?

 

Identifier avec patience les plantes qui poussent « naturellement » et chercher à composer avec le vivant plutôt qu’à s’opposer à lui © Soldofa

Si la permaculture fit son apparition en 1978, la plupart des pratiques qu'elle valorise étaient connues depuis des siècles par les paysans du monde entier. Les jardins de nos grands-parents, les vergers ruraux d'autrefois, les potagers familiaux d'avant les années 1960 mettaient en œuvre, sans les théoriser, des techniques ancestrales responsables et durables. La permaculture n'a pas inventé de nouveaux gestes. Elle a rassemblé des savoirs auxquels elle a redonné la dignité que la modernisation agricole avait malmenée.

 

Observer, coopérer, économiser, équilibrer

La philosophie de la permaculture ne se résume pas au respect d’un ensemble de règles. Elle repose plutôt sur quatre attitudes fondamentales qu’il convient d’étudier et de pratiquer en profondeur.

 

Règle n°1 : observer avant d'agir

Tout débute par une phase d’observation assidue et parfois longue. Le permaculteur prend le temps de comprendre l’orientation de sa terre, d’étudier la course du soleil, de noter le mouvement des ombres au fil des saisons. Il se promène sur son terrain et cherche à identifier les zones où l'eau s'accumule après une pluie d'orage. Il cherche à savoir d’où vient le vent et observe les sols pour découvrir quelles plantes s’y développent spontanément. Il prend des notes et réalise des croquis, en se donnant le temps nécessaire pour comprendre avant d’agir. Cette règle essentielle lui évitera bien des erreurs.

 

Balade dans l'exploitation © Soldofa

 

Règle n°2 : travailler AVEC le vivant

Le sol n'est pas une simple surface sur laquelle on dépose des plantes. C'est un monde à part entière, habité par de nombreuses bactéries, des kilomètres de filaments mycéliens, des vers de terre, des cloportes et des microarthropodes invisibles à l’œil nu. Cette diversité du vivant transforme la matière organique en nutriments assimilables par les plantes. Le jardinier ne doit pas se substituer à ce travail à l’aide d’engrais et de pesticides. Son rôle consiste à le faciliter, à nourrir le sol de la manière la plus naturelle possible et en évitant de le perturber.

 

Règle n°3 : ne rien gaspiller

La permaculture invite ses adeptes à comprendre qu’une feuille morte n'est pas un déchet mais qu’elle constitue de l'humus en devenir. Une branche taillée peut former un abri pour des insectes auxiliaires. L'eau de pluie, une fois recueillie, peut servir à arroser la terre les soirs de chaleur estivale. Les épluchures de cuisine, triées et mises au compost, peuvent retourner dans le potager sous forme de terre fertile. Dans un jardin pensé en permaculture, ce qui sort d'un cycle est souvent destiné à entrer dans un autre cycle, selon un principe vertueux d’économie et d’équilibre.

 

© Adobe Stock

 

Règle n°4 : rechercher les équilibres

Il ne s’agit pas d’espérer tout contrôler mais plutôt de favoriser les bonnes interactions au sein d’un écosystème naturel. Des fleurs poussant près du potager pour attirer des pollinisateurs et accroître la fertilité d’une parcelle. Une haie située en bordure du jardin peut servir d’hébergement à des nuées d’oiseaux particulièrement friands des chenilles. En associant intelligemment plusieurs variétés de plantes sur une même parcelle, on peut contribuer à renforcer des mécanismes de protection mutuelle. Une telle diversité n'est pas un luxe esthétique mais rend le jardin plus résistant.

Sous nos pieds, le sol est un trésor souvent méconnu

S'il fallait ne retenir qu'une seule chose à propos de la permaculture, ce serait celle-ci : tout commence par la terre. Non pas la terre considérée comme un support inerte, sur laquelle on poserait des plantes comme on dispose des bibelots sur une étagère, mais la terre vivante, peuplée et active, que la permaculture cherche avant tout à comprendre et à respecter.

Différents pots de compost, chacun étant dévolu à un usage particulier © Soldofa

Une simple poignée de terre de jardin, en bonne santé, contient davantage d'êtres vivants qu'il n'y a d'humains sur la planète. On y trouve des bactéries par milliards. Des champignons microscopiques s’y développent, leurs filaments formant des réseaux souterrains parfois si étendus qu'ils relient les racines de plusieurs grands arbres, permettant à ces derniers d'échanger des informations et des nutriments. On y voit des protozoaires, des nématodes et des collemboles. Et on y voit, bien sûr, des vers de terre qui sont capables d'ingérer chaque jour l’équivalent de leur propre poids en matière organique. Ensemble, ces habitants discrets accomplissent un travail qu'aucune machine ne parvient à reproduire. Ils décomposent les feuilles mortes, les racines et les déjections animales, pour les transformer en cette substance noire, friable et odorante que l'on appelle l'humus. Véritable nourriture des plantes, l’humus est indispensable au développement des sols fertiles. Le permaculteur n'a pas la prétention de remplacer ce travail. Son rôle consiste essentiellement à le favoriser, à l’aide de quelques gestes simples, répétés au fil des saisons.

Le compost

Nul besoin d’installation sophistiquée pour transformer les déchets organiques de la cuisine et du jardin en un amendement riche et hautement nutritif. Épluchures, marc de café, tontes de gazon, feuilles mortes… un coin du jardin, un bac en bois, et un peu de patience suffisent.

Le paillage

Cette technique ancestrale consiste à recouvrir la terre nue d'une couche de matière organique, constituée de feuilles mortes, de paille, de tontes séchées et broyat de branches. Ce manteau, utilisé avec parcimonie et jamais de manière systématique, protège le sol du soleil brûlant et lutte contre les grands froids. Il limite considérablement l'évaporation de l’eau et peut contribuer à éviter de nombreux arrosages.

 

Le non-labour, ou le travail léger du sol

Contrairement à une idée solidement ancrée dans la tête de nombreuses personnes, retourner la terre peut considérablement perturber la vie souterraine et contrarier le travail des microorganismes qui peuplent le sol. Les permaculteurs préfèrent ameublir en surface, sans inverser les couches, pour préserver l'organisation naturelle du sol.

 

Les engrais verts

Il peut être très utile de semer certaines plantes sans objectif de récolte, mais simplement pour couvrir le sol entre deux cultures. Moutarde, phacélie, trèfle et autre féverole captent l'azote durant leur développement. Une fois celui-ci achevé, ces plantes vont nourrir la terre avec une efficacité souvent supérieure à celle qui résulterait de l’utilisation de produits du commerce.

L'agriculteur prenant soin de la terre © Soldofa

 

Ces gestes ne sont pas spectaculaires et aucun ne donne de résultat immédiat. Ils s'inscrivent dans une temporalité longue, qui demande de la patience et une certaine confiance dans le travail invisible du vivant. Mais au bout de quelques saisons, le sol change, devient plus noir, plus meuble et visiblement plus vivant. Les plantes y poussent plus rapidement, résistant mieux aux périodes de sécheresse et exigeant moins d'attention. La terre, qu'on a soignée, soigne à son tour.

 

Un jardin plus libre

À quoi ressemble un jardin en permaculture ? Certainement pas à un potager aligné au cordeau, avec des rangs uniformes de poireaux et de carottes, séparés par des allées impeccablement binées. La permaculture s’emploie à mélanger les légumes et les fleurs, les plantes aromatiques et les arbres fruitiers, prônant une diversité sans rapport avec un goût esthétique, mais privilégiant systématiquement la coopération des espèces végétales au service de l’intérêt du vivant. En brisant la monotonie des monocultures, elle limite la propagation des maladies. En attirant les pollinisateurs et les insectes auxiliaires, elle réduit le besoin d'interventions humaines. En occupant intelligemment l’espace, elle utilise au mieux la lumière et l'eau. Elle n’a pas besoin de surfaces gigantesques pour démontrer l’efficacité de ses principes. Sur une parcelle modeste, on peut, par exemple, planter du basilic au pied des tomates, ces deux espèces se protégeant mutuellement avec une grande efficacité, tout en se sublimant dans l'assiette. On peut installer une bordure de capucines dont les fleurs attireront sur elles les pucerons et les détourneront du potager, tout en offrant aux abeilles un nectar de choix. On peut aussi conserver une haie d'arbustes indigènes, composée de noisetiers, de sureaux et de viornes, pour offrir le gîte aux mésanges qui se chargeront au printemps de dévorer les chenilles envahissantes. Il est aussi possible d’aménager un point d'eau, à l’instar d’une modeste mare, où viendront boire les oiseaux et où s'installeront sans doute des grenouilles qui sont de redoutables prédatrices pour les limaces.

 

Séchage de pelures d'orange © Soldofa

 

Si la surface disponible le permet, on peut aussi laisser une partie du jardin volontairement sauvage, avec ses herbes hautes, un tas de bois mort et de vieux morceaux de murs de pierres empilées. Ce havre intact sera rapidement le refuge de hérissons, de lézards et de nombreux insectes utiles. Pourquoi ne pas installer un hôtel à insectes, judicieusement placé au soleil et à l’abri de la pluie ?

 

Un jardin en permaculture peut sembler en désordre. Pourtant, derrière son apparence un peu libre ou floue se cache une longue période d’observation, aboutissant à des choix réfléchis, mettant en scène un respect délibéré et savant des équilibres.

 

La permaculture au-delà du jardin

La démarche permacole ne s'arrête pas aux limites du jardin. Née de l'observation des sols et des plantes, elle s'est progressivement élargie pour devenir une manière d'habiter le monde, applicable bien au-delà du jardinage. Au fil des décennies, elle a pris des allures de philosophie du quotidien, nous invitant à reconsidérer notre manière de consommer et nous enjoignant à faire évoluer, le cas échéant, nos habitudes de vie.

La permaculture invite, en premier lieu, à reconsidérer ses habitudes de consommation. Avec méthode, honnêteté et objectivité, chacun peut être amené à s'interroger sur l'utilité réelle de ce qu'il achète, sur sa capacité à privilégier des produits durables, à cuisiner plutôt que d'acheter du « tout-prêt », et à préférer les producteurs locaux aux supermarchés anonymes, à rechercher les circuits courts, respectant les saisons, les sols et le travail humain.

Dans un second temps, il est intéressant de s’interroger sur sa capacité à privilégier l’achat de produits durables et moins énergivores pour la planète. Ce questionnement, s’il est bien mené, incite à faire évoluer ses pratiques quotidiennes, sans succomber à une forme de snobisme « à la mode » mais en étant sensible aux enjeux actuels, comme l’économie de l'eau, la composition des produits d’entretien et celle des aliments transformés.

 

Hôtel à insectes © Adobe Stock

 

Économiser et réparer

Un objet cassé n'est pas nécessairement perdu et n’exige pas toujours un remplacement immédiat. Une chaise devenue bancale peut retrouver sa solidité à l’aide d’un peu de colle et de patience. Un vêtement déchiré peut être reprisé. Des ateliers de réparation de matériels endommagés ou usagés se multiplient dans les villes et les villages, des bénévoles redonnant vie aux grille-pains, aux lampes, aux machines à coudre et autres bicyclettes qu’il est parfois possible de rénover. Ce n'est pas seulement un enjeu d’ordre économique mais un questionnement profond concernant le rapport que nous entretenons avec les ressources qui nous entourent.

 

Transmettre et partager

Lorsqu’on décide de s’intéresser à la permaculture, on acquiert de précieuses connaissances, souvent pratiques et très utiles au quotidien. On peut ainsi renouer avec le plaisir de partager nos expériences avec nos proches, sans jamais donner de leçon, sans chercher à responsabiliser ou à culpabiliser autrui. Transmettre est un plaisir partagé par celui qui donne et par celui qui reçoit. Une recette de cuisine familiale ou quelques graines de tomates anciennes, donner est un geste profondément humain, qui nous rapproche de nous-mêmes, aide nos proches, même de manière anodine, et maintient vivantes des connaissances intergénérationnelles, qu’aucun livre ne contient.

Certaines personnes âgées reconnaîtront ici des pratiques qu'elles ont connues autrefois, par nécessité ou par habitude : ne pas gaspiller, repriser un vêtement plutôt que d'en racheter un, conserver les bocaux d'été pour les mois plus maigres, faire durer une casserole, échanger des plants avec une voisine, cuisiner les produits de saison, etc. Ce pragmatisme, après avoir été sévèrement malmené par l’essor du commerce mondial, regagne aujourd’hui ses lettres de noblesse et s’habille d’un nouveau lexique – sobriété, résilience, etc. – souvent emprunté à la psychologie et à l’écologie contemporaine.

 

Plants de maïs © Soldofa

Cette rencontre entre la permaculture et les savoirs anciens n’a rien d’une coïncidence. Les jeunes générations semblent percevoir que la modernité, après avoir cru pouvoir tout résoudre par la consommation et la production accélérée, pourrait laisser la place à d'autres formes d'intelligence pratique. Sans remettre en cause l'apport théorique et structurant de la permaculture, ce mouvement de fond contribue à l’essor de la démarche permacole, perçue non comme une rupture mais comme une mise en ordre de gestes qui font partie du patrimoine familial depuis plusieurs générations.

 

Retrouver le goût des saisons

S’occuper d’un jardin en permaculture transforme inévitablement son propre rapport à l'alimentation. Lorsqu'on consomme les fruits de ce qu'on a soi-même semé, ou des produits qu'on a achetés la veille au marché du village, la nourriture cesse d'être une marchandise interchangeable, disponible toute l'année dans les rayons d'un supermarché. Elle semble renouer avec le sol, le climat et la saison. Cette dernière notion, particulièrement marquée en France métropolitaine, s’inscrit depuis des millénaires dans notre patrimoine gustatif. Si l’on respecte la saisonnalité des récoltes, il est vain d’espérer manger des fraises tout au long de l'année, la récolte se faisant d’avril à juillet. De la même manière, les tomates n'ont de goût qu'en plein été, quand le soleil les a mûries sur pied. Les courges patientent jusqu'à l'automne. Les choux et les poireaux sont les rois incontestés de l'hiver. Ce calendrier paraît souvent contraignant aux consommateurs modernes qui sont habitués à tout trouver, en toute saison, dans les étalages primeurs des supermarchés. En réalité, il est précieux, rythmant l'année, structurant les repas et offrant des plaisirs variés qui se renouvellent à chaque saison.

S’alimenter en fonction de la saison, c'est aussi manger mieux. Une tomate cueillie en août dans un jardin n'a rien à voir avec une tomate produite en serre chauffée en mars et acheminée par camion sur des milliers de kilomètres. La première a du goût, du parfum et contient de nombreux nutriments. La seconde a l’apparence d’une délicieuse tomate mais le palais ne s’y trompe pas. La permaculture invite les légumes anciens à retrouver leur place sur les étals et dans les jardins : panais, topinambours, rutabagas, crosnes, courges potimarrons, betteraves jaunes ou tigrées. Les herbes aromatiques poussent généreusement, presque sans effort, et transforment une cuisine quotidienne en une aventure sensorielle : thym, romarin, ciboulette, menthe, sarriette, estragon, cerfeuil.

 

Pots servant à la conservation des récoltes © Soldofa

 

Il est essentiel de comprendre l'art de la conservation, que les générations précédentes maîtrisaient à la perfection. Conserves, confitures, bocaux, pickles et autres fruits au sirop sont autant de techniques qui permettent d'étaler la générosité de l'été sur les mois plus austères. En préparant ses confitures de prunes en septembre, on prépare un délicieux cadeau culinaire, une rumeur d’été, à s’offrir en février. Mettre des cornichons dans du vinaigre, des tomates en bocal, des haricots verts blanchis et congelés, c'est aussi apprendre à anticiper, sans gaspiller. Car la cuisine permacole est anti-gaspillage, par définition. Les épluchures de carottes feront un bon bouillon. Le pain rassis devient du pain perdu, de la chapelure, ou du pudding. Les fanes de radis et de carottes parfument les soupes et les pestos.

 

Le permaculteur apprend, au fil des saisons, à redécouvrir le plaisir de prendre le temps. Cueillir quelques feuilles de menthe au pied de la maison pour parfumer une infusion, cueillir une tomate encore tiède de soleil et la croquer sur place, en écoutant le bourdonnement des insectes. Partager une récolte avec un voisin, ou offrir à celui-ci un bocal fait maison. Autant de gestes ordinaires qui rétablissent une intimité entre celui qui mange et les mets qu'il consomme.

 

La permaculture n'est pas une baguette magique

À mesure qu’elle gagne en notoriété, la permaculture suscite des attentes parfois disproportionnées. On l’envisage tantôt comme une solution miracle, capable de résoudre tous les problèmes de l'agriculture moderne, tantôt comme l’idéalisation falote d’un retour à une nature parfaite et bienveillante. La réalité est bien plus modeste. La permaculture n'est en aucun cas synonyme de paresse au jardin. L'image d'un terrain qu'on laisse faire et qui produit miraculeusement des récoltes abondantes est trompeuse et totalement erronée. Un terrain permacole demande de l'attention quotidienne, de l'observation patiente, et un travail régulier, même si ce dernier n’a rien de comparable avec les méthodes conventionnelles. Le permaculteur passe moins de temps à bêcher et à arroser, mais davantage à observer, à planifier et à ajuster.

© Soldofa

 

Cette pratique ne garantit pas des récoltes spectaculaires dès la première année. De nombreux débutants sont déçus lorsque leur potager met plusieurs saisons à trouver son équilibre, même si les manuels de permaculture affirment clairement qu’un sol vivant se construit avec patience et de manière progressive. Les premières années peuvent être ingrates et moins productives qu'un potager conventionnel. La permaculture ne remplace pas non plus toutes les formes d'agriculture. Nourrir des villes entières demande une production de masse, incompatible avec le modèle permacole pratiqué aujourd’hui. Celui-ci s’applique idéalement à des exploitations de taille modeste ou à des potagers familiaux. À ce titre, elle est complémentaire de l'agroécologie, des cultures bios, des circuits courts, et de toutes les démarches qui cherchent à concilier production alimentaire et respect du vivant. Le jardinier permacole adapte ses ambitions à son contexte. Sur un balcon, on cultivera quelques plantes aromatiques ainsi que des tomates cerises, et l'on y apprendra à observer le cycle des saisons. Ce n'est pas moins permacole pour autant. La permaculture est une philosophie d'attention, pas une question de surface. Il est essentiel de réfuter l’idée d'une nature parfaite, généreuse et autosuffisante. La nature, livrée à elle-même sur un sol perturbé par des décennies d'agriculture conventionnelle, ne reconstitue pas spontanément un équilibre productif. Elle suit ses propres logiques, qui ne coïncident pas toujours avec les besoins humains. Le permaculteur ne se contente pas d'attendre : il observe, il intervient et il accompagne. C’est un jardinier conscient et patient qui connaît les limites de sa démarche.

La permaculture est une porte d'entrée vers un rapport plus attentif au vivant, un ensemble de pratiques utiles pour qui veut jardiner différemment, une philosophie susceptible d’inspirer notre quotidien, au-delà du potager. Ni solution unique aux défis environnementaux contemporains, ni formule magique qui dispenserait d'effort, la permaculture propose simplement une manière d'habiter le monde, reposant sur une observation patiente et méthodique puis sur des actions ciblées et respectueuses.

 

Du bon sens et de la méthode

Garder les graines des plus belles tomates de l'été pour les semer l'année suivante, préparer un compost dans un coin du jardin, avec les épluchures de la cuisine et les feuilles de l'automne, récupérer l'eau de pluie dans une cuve sous la gouttière, échanger des plants avec une voisine à la fin du printemps contre quelques œufs frais ou un pot de confiture, utiliser les feuilles mortes pour couvrir la terre nue de l'hiver, planter des haies entre les parcelles, sans toujours savoir pourquoi exactement, mais en sachant que c'était mieux ainsi, cuisiner ce que la saison offrait, et conserver le reste pour les mois de disette… Autant de gestes simples, inscrits de longue date dans les pratiques paysannes.

 

© Soldofa

Apprendre à « lire le temps » et à reconnaître des signes annonciateurs, connaître son terrain, identifier les zones humides, étudier l’écoulement des eaux de pluie. Autant de gestes « ordinaires » et même un peu démodés, que la modernité agricole et alimentaire a rangés dans le tiroir des pratiques anciennes. Des gestes que la permaculture redécouvre et auxquels elle rend leur dignité dans une démarche cohérente. Il ne s’agit pas d’un retour en arrière mais d’une réconciliation intelligente et documentée avec des principes séculaires.

Dans le jardin ariégeois mentionné au début de cet article, la famille rencontrée par la rédaction de La Plume pratique ces gestes avec assiduité : observer, respecter et accompagner le vivant.