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Bandeaux 10 Raisons de sengager (4)

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Niki de Saint Phalle : l’art comme nécessité vitale

Artiste libre, provocatrice et engagée, Niki de Saint Phalle n’a jamais conçu l’art comme un simple exercice esthétique. Créer relève, pour elle, d’une urgence intérieure et d’un instinct de survie. Son œuvre tout entière témoigne de son combat, consistant à transformer la violence – intime, sociale et politique – en un langage plastique accessible au plus grand nombre.

 

La fontaine Stravinsky, à Paris, près du Centre Beaubourg, réalisée par Niki de Saint Phalle aux côtés de Jean Tinguely • Photo 190961190 © Vyychan | Dreamstime.com

À la fois plasticienne, peintre, sculptrice, dessinatrice et réalisatrice, Niki de Saint Phalle s’impose comme l’une des artistes majeures de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Elle fut l’une des rares femmes admise au sein du mouvement des Nouveaux Réalistes, fondé en 1960 par le critique d’art Pierre Restany aux côtés du peintre Yves Klein. Très tôt, son œuvre bouscule un monde artistique dominé par des figures masculines. Refusant les cadres institutionnels traditionnels, elle choisit d’investir l’espace public et d’exposer ses œuvres hors des musées, au plus près des regardeurs.

Dans son travail, traversé par les grands combats de son époque, elle dénonce la domination masculine, s’engage contre le racisme, soutient la lutte pour les droits civiques, avant de s’investir, à la fin de sa vie, dans la prévention du sida. Ses engagements ne sont jamais théoriques. Ils prennent corps dans des formes radicales, parfois dérangeantes, mais toujours lisibles. Pour elle, l’art véritable n’a pas vocation à rassurer. Il doit interroger, provoquer et ouvrir le débat.

Le jardin des Tarots • Photo 27823464 © Angela Ravaioli | Dreamstime.com

Dès les années 1960, elle se distingue par des performances inédites, à l’instar de ses célèbres Tirs, au cours desquelles elle tire à balles réelles sur ses propres tableaux. Ce geste spectaculaire, à la fois violent et libérateur, bouleverse les codes et marque durablement l’histoire de la performance artistique. Il révèle une artiste prête à faire de son corps et de son geste des outils de création à part entière.

Par la suite, son œuvre s’oriente vers des formes plus colorées, monumentales et joyeuses, sans jamais renoncer à la subversion. Avec les Nanas, puis avec de vastes projets architecturaux comme le Jardin des Tarots en Toscane, Niki de Saint Phalle affirme une conviction profonde : l’art ne doit pas être réservé à une élite contemplative. Il doit être partagé, vécu et expérimenté, de manière physique, en sollicitant les sens du public le plus large.

Cette trajectoire singulière, qui mène de la destruction à la (re)construction, de la colère à la célébration, constitue le fil rouge de toute l’œuvre de Niki. Comprendre son travail, c’est accepter d’entrer dans un univers où la création devient un acte de résistance et de liberté.

Une enfance fracassée transformée en source d’inspiration artistique

Catherine Marie-Agnès de Saint Phalle naît en 1930 à Neuilly-sur-Seine, d’un père français et d’une mère américaine. Issue d’un milieu bourgeois privilégié, elle grandit entre la France et les États-Unis, principalement à New York. Derrière cette apparente aisance sociale se cache une enfance profondément marquée par la solitude, le silence imposé et la violence.

Création d'une œuvre vivante par Niki de Saint Phalle - Les Tirs

Très tôt, Niki éprouve un sentiment d’étouffement face à un modèle familial et social rigide, dans lequel l’avenir des femmes est tracé d’avance. Se réfugiant dans l’imaginaire, elle se construit des mondes intérieurs pour échapper à une réalité aristocratique qu’elle juge oppressante. Cette capacité à inventer, à transformer le réel, deviendra l’un des ressorts essentiels de son œuvre. À l’âge de onze ans, elle subit un traumatisme majeur lorsque son père abuse d’elle. Longtemps enfoui, cet inceste marque durablement sa construction psychique, nourrissant une colère profonde et intarissable, une défiance à l’égard de l’autorité masculine et un rapport douloureux au corps. Ce drame alimentera son œuvre et elle ne cessera jamais de rappeler combien cette blessure originelle aura façonné sa vision du monde et son besoin de créer.

En 1949, elle épouse secrètement son ami d’enfance, le poète américain Harry Mathews. Ce mariage précoce lui offre une première forme d’émancipation et la possibilité de s’éloigner d’un cadre familial qu’elle juge asphyxiant. En désaccord avec le climat politique américain marqué par le maccarthysme, le jeune couple choisit de s’installer à Paris. Niki y mène une vie en apparence brillante. Elle devient mannequin, posant pour le magazine américain Vogue ainsi que pour Elle, incarnant une féminité moderne, libre et élégante. Mais cette réussite sociale est fragile car, derrière l’image publique, les blessures de l’enfance perdurent et les paillettes n’en gomment pas la douleur. En 1953, en proie à une profonde dépression, Niki tente de mettre fin à ses jours. Elle est internée à l’hôpital psychiatrique de Nice, où elle subit d’insoutenables traitements à base d’électrochocs et de médications lourdes. Cette expérience, violente et humiliante, marque un tournant décisif dans la vie de la jeune femme. 

Dans ce contexte de souffrance extrême, Niki découvre que la peinture peut lui offrir un moyen d’expression libératoire, la création devenant pour elle un espace de survie, un lieu où elle peut enfin dévoiler l’indicible. Elle comprend que l’art lui permet non seulement de se reconstruire, mais aussi de reprendre possession de son histoire, en dépit de ses démons.

Cette période fondatrice éclaire l’ensemble de son parcours artistique. L’acte de créer est, pour elle, indissociable de la nécessité de réparer, de comprendre et de transformer le monde. Plutôt que d’exposer son enfance fracassée dans un récit autobiographique direct, Niki la transforme en énergie vitale, tour à tour explosive et libératrice.

Les Tirs : une révolte intime pour une guerre sans victimes

Au début des années 1960, Niki de Saint Phalle se lance dans une expérience artistique inédite, où l’acte de créer devient un geste public, violent et irréversible. Le principe de ses performances, baptisées les Tirs, est aussi simple que déroutant. Sur des panneaux recouverts de plâtre blanc, elle dissimule des poches de peinture et des denrées alimentaires. Armée d’une carabine, elle tire à balles réelles sur la surface immaculée de la toile. Sous l’impact des balles, la peinture éclate, coule et se répand. Elle fait ainsi naître l’œuvre non plus d’un geste maîtrisé mais des effets de la destruction violente et irrémédiable d’un support rigoureusement préparé.

https://www.youtube.com/watch?v=s5MUxuY4Hbw&t=32s

Ce geste a sans doute pour origine un chagrin amoureux. Niki aurait épinglé une chemise appartenant à son amant avant de la prendre pour cible. Elle découvrit aussitôt dans cet acte libératoire une opportunité artistique nouvelle, consistant à faire jaillir la couleur par le truchement de la violence, pour transformer sa colère en œuvres inédites.

À partir de 1961, Niki organise des séances de tirs en public, sur un terrain vague situé à Montparnasse – derrière l’impasse Ronsin où elle vit aux côtés de Jean Tinguely –, et, parfois même, dans des galeries d’art. Deux années durant, sobrement vêtue d’une veste de cuir et d’un bonnet de ski, elle tire à la carabine 22 long rifle sur une toile blanche, préparée selon une démarche obsessionnelle, visant à garantir un relief totalement blanc, un terrain de jeu immaculé et virginal.

 

Niki attaque ainsi l’académisme étouffant qui enserre l’art pictural, et elle affirme :

« En 1961, j’ai tiré sur tous les hommes, sur mon père… sur la société et ses injustices… fascinée de voir le tableau saigner et mourir. C’était une guerre sans victimes. »

Les performances audacieuses de Niki attirent d’autres artistes, ainsi que de nombreux critiques. Parmi eux, Pierre Restany perçoit immédiatement la portée révolutionnaire du geste et y voit l’émergence d’un art vivant, libéré du tableau traditionnel et de la sacralisation de l’objet artistique.

Subversion cathartique

Les Tirs de Niki s’inscrivent dans un contexte politique tendu. En pleine guerre d’Algérie, voir une femme tirer à balles réelles sur des œuvres exposées dans des galeries choque et fascine. Niki détourne un symbole de destruction traditionnellement associé au pouvoir masculin – l’arme à feu – pour en faire un outil de création. Elle renverse les rôles, bouleverse les codes et malmène les attentes. Le tir n’anéantit pas l’œuvre. Au contraire, il lui donne la vie.

Cette dimension performative est essentielle. L’artiste ne se contente plus de produire un résultat mais met en scène un processus créatif extrême. Le public assiste à la naissance de l’œuvre, dans un mélange de tension, de surprise et, parfois, de malaise. En invitant les spectateurs à tirer eux-mêmes, Niki remet en cause la vision traditionnelle du rôle de l’artiste et de celui du spectateur.

Les Tirs consacrent une posture féminine totalement inédite. À une époque où la création artistique est dominée par des figures masculines, une femme armée, exposée, assumant un geste violent et public, bouleverse des représentations séculaires. Revendiquant cette transgression, Niki dira plus tard que « seule une femme pouvait imaginer utiliser un instrument destructeur dans un but constructif ». Le retentissement médiatique de sa démarche est considérable. En quelques mois, des dizaines de journaux et de revues évoquent son travail. Les Tirs font scandale mais imposent définitivement Niki de Saint Phalle comme une artiste majeure et avant-gardiste.

Pourtant, loin de s’enfermer dans le confort de cette formule réductrice, Niki décide d’y mettre un terme. Pour elle, la destruction n’est pas une finalité mais une étape de son parcours créatif. Après avoir exorcisé sa colère, elle se lance dans une phase de reconstruction qui aboutira à l’émergence des Nanas, des figures joyeuses et monumentales.

 

Les Nanas : le pouvoir subversif de la joie

Au milieu des années 1960, après avoir fait éclater la peinture sous les balles d’une carabine, la colère brute de Niki de Saint Phalle fait place à des formes exubérantes, colorées et jubilatoires. Ses sculptures de femmes géantes, aux formes généreuses et rebondies, narquoisement baptisées Nanas, semblent célébrer la joie, la danse et la liberté du corps féminin. Ces géantes se tiennent debout, sautent ou tournent, occupant l’espace avec une énergie débordante. Réalisées d’abord en papier mâché, en tissu et en laine, puis en résine de polyester, les Nanas rompent radicalement avec les canons esthétiques traditionnels. Les corps ne sont ni discrets, ni idéalisés dans le but de se soumettre aux exigences canoniques du regard masculin. Ils sont, au contraire, massifs, assumés, omniprésents et conquérants.

L’une des Nanas de Saint Phalle • Photo 175727406 © Meunierd | Dreamstime.com

Derrière une apparente légèreté se cache une critique puissante dans laquelle les Nanas sont loin d’être de simples objets décoratifs mais incarnent une reconquête du corps de la femme, longtemps contraint, normé ou invisibilisé. En exagérant la taille des seins, en créant des hanches énormes et des ventres bombés, Niki de Saint Phalle bannit les stéréotypes et se moque ouvertement des injonctions à la minceur, à la retenue et à la bienséance. Ses grosses femmes occupent tout l’espace, sans demander la permission, sans attendre un quelconque blanc-seing masculin.

Miss Black Power • Photo 47971963 © Lilleskut | Dreamstime.com

Considérée par de nombreuses femmes comme une véritable féministe, Niki ne se réclame d’aucun mouvement et ne fait sienne aucune doctrine. Elle utilise la sculpture comme une arme symbolique. Ses Nanas affirment une vision du monde dans laquelle la femme n’est plus objet, mais sujet. Ses géantes dansent, rient et s’imposent au regard, leur joie constituant une forme de résistance, une lutte contre une société nourrie de valeurs patriarcales.

Certaines de ces figures prennent aussi une dimension ouvertement politique. Marquée par les luttes pour l’égalité des droits civiques aux États-Unis, Niki crée une série de Nanas noires, parmi lesquelles Black Rosy, une œuvre qui rend un vibrant hommage à Rosa Parks et devient un emblème du combat féministe contre la ségrégation raciale.

Caroline et Sophie • Hanovre, Allemagne • Photo 77294257 © Zeytun Images | Dreamstime.com

En 1966, avec Hon (Elle, une cathédrale), présentée au Moderna Museet de Stockholm, Niki pousse un cran plus loin sa logique provocatrice. Cette sculpture gigantesque, couchée sur le dos, les jambes écartées, invite le public à pénétrer à l’intérieur de son corps, en passant par son vagin. Un espace ludique et immersif y attend le visiteur. On y trouve de nombreuses attractions parmi lesquelles une petite salle de cinéma – où l’on projette le premier court-métrage de Greta Garbo –, une galerie de fausses toiles de Picasso, Paul Klee et Jackson Pollock, réalisées par le peintre Ulf Linde, critique d'art et collaborateur de Marcel Duchamp, un planétarium conçu par Jean Tinguely et même un bar. L’œuvre choque autant qu’elle fascine. En transformant le corps féminin en architecture visitable, Niki renverse, une fois de plus, les rapports entre pouvoir et force du regard.

Les Nanas rencontrent un succès considérable. Elles s’imposent, séduisent ou provoquent des critiques violentes. Certaines commandes suscitent des débats houleux, notamment en Allemagne, où plusieurs villes s’interrogent sur la place de ces figures féminines exubérantes dans l’espace urbain, une controverse qui confirme la force du projet.

Œuvre de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely • Stockholm, Suède • Photo 187679308 © Daboost | Dreamstime.com

Niki propose au public une nouvelle forme de radicalité, à la fois joyeuse, assumée et collective, qui ouvre un espace où le corps, la couleur et la fête deviennent autant d’emblèmes de la liberté. Ses Nanas annoncent une période de grande fécondité artistique où, au-delà de se contempler silencieusement, l’art se traverse et se vit dans une expérience sensorielle intense et libre.

 

Des sculptures monumentales au cœur de la cité

À la fin des années 1960, Niki de Saint Phalle, bien décidée à faire sortir l’art des musées pour l’inscrire dans l’espace public, investit des places, des parcs et des jardins avec ses œuvres. Elle ambitionne de faire de ces dernières des outils de médiation au service du dialogue social. Ce choix, qui n’est ni esthétique ni opportuniste, répond à sa conviction que l’art ne doit plus être réservé à une élite culturelle.

Et les commandes publiques se succèdent, notamment en Allemagne, où plusieurs villes accueillent des Nanas monumentales. À Hanovre, l’installation de trois géantes sur les berges de la rivière Leine suscite de vives controverses, certains les jugeant provocantes, déplacées, voire indécentes. Mais nombreux sont les artistes, les critiques et les regardeurs qui les défendent assidument. Niki a atteint son but : faire naître une polémique capable de bouleverser les normes sociales qui sclérosent une Allemagne divisée.

Parallèlement, l’artiste développe des œuvres habitables, conçues comme des espaces à explorer de l’intérieur. À Jérusalem, dans un jardin d’enfants, elle installe Le Golem, une monumentale sculpture colorée. Loin d’être effrayante, celle-ci devient un lieu de jeu et de rencontres intergénérationnelles, malmenant les dogmes et révisant les codes sociaux. Des enfants y grimpent, y explosent de rire, avant de glisser avec entrain sur ses parois extérieures. L’art se fait terrain d’expérience sans jamais renoncer à sa portée symbolique.

 

Le Golem, à Jérusalem-Ouest • Photo Socutesculture

En France, Niki collabore avec Jean Tinguely pour créer la Fontaine Stravinsky, que le couple installe à proximité du Centre Georges-Pompidou, sur la place Igor Stravinsky. Inaugurée en 1983, cette sculpture établit un dialogue entre les formes rondes et colorées créées par Niki et les structures mécaniques noires inventées par Tinguely, donnant naissance à une œuvre vivante, animée et joyeuse. L’eau, le mouvement et la couleur transforment le lieu en espace ludique et poétique, qui rend hommage aux compositions de Stravinsky et devient rapidement l’un des principaux repères culturels du centre de la capitale.

Niki de Saint Phalle revendique une vision personnelle de l’art, dans laquelle l’œuvre ne commémore plus rien et n’est en aucun cas réduite à un objet d’apparat ou de décoration. Pour elle, l’art doit être provoquant et inviter celui qui le côtoie à interagir physiquement avec les œuvres, mais aussi avec autrui et avec lui-même.

Son travail au cœur de la cité se poursuit et elle construit plusieurs sculptures monumentales, ouvertes et habitables avant de préparer un projet encore plus ambitieux, consistant à créer un lieu où l’art serait à la fois architecture, parcours, symbole et expérience. Baptisée le Jardin des Tarots, cette œuvre totale, à laquelle elle consacrera près de vingt ans de sa vie, sera installée en Toscane, près du village de Capalbio.

 

Le Jardin des Tarots : une œuvre totale, entre art, mythe et initiation

Plusieurs expériences artistiques majeures semblent avoir influencé Niki de Saint Phalle, notamment, le Parc Güell d’Antonio Gaudí à Barcelone, le Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives et le jardin maniériste de Bomarzo en Italie. Niki a en tête de concevoir un espace à la fois artistique, symbolique et spirituel, qui ne se limitera pas à un jardin ou à un musée à ciel ouvert mais proposera un parcours initiatique, inspiré des vingt-deux arcanes majeurs du tarot divinatoire.

 

La reine Califia • Photo 21951701 © Adeliepenguin | Dreamstime.com

En 1979, elle se lance dans un chantier titanesque qui l’occupera durant près de vingt ans. Dans ce projet, elle conçoit, finance et supervise la construction de sculptures monumentales, faites de béton armé, de bases métalliques soudées à la main et recouvertes de mosaïques, de céramiques colorées, de miroirs et de verres bigarrés. Certaines figures sont hautes de plusieurs mètres et peuvent être traversées, voire habitées. Niki, elle-même, vivra pendant plusieurs années à l’intérieur de L’Impératrice, une sculpture haute de quinze mètres, installée au cœur de son jardin féérique.

 

Le Jardin des Tarots • Adobe Stock

Chaque œuvre correspond à une carte du tarot. Dans son parcours, le visiteur croise des sculptures symbolisant le Fou, la Mort, la Justice, la Papesse, l’Empereur… Niki souhaite que chacun puisse interagir avec le jardin selon son histoire, ses interrogations, ses démons et ses croyances. Elle n’impose aucune lecture de son œuvre, ni aucun ordre de déambulation spécifique.

Refusant de faire appel aux mécènes institutionnels, susceptibles de contraindre sa liberté artistique et de menacer son indépendance, Niki finance une grande partie du chantier grâce à la vente d’objets décoratifs, de meubles, de bijoux, et même d’un parfum. Ce choix, exigeant et risqué, illustre une fois encore sa volonté de demeurer maîtresse de son œuvre.

Seul son compagnon, complice et ami, Jean Tinguely, est accepté en tant que collaborateur de premier ordre. Il participe à la réalisation des structures métalliques et soutient activement le projet, tant sur le plan technique que financier. Un dialogue artistique d’un équilibre rare, fondé sur le contraste entre la couleur et le mouvement, la rondeur et le métal, s’engage entre Niki et Jean.

Le Jardin des Tarots n’est ni spectaculaire, ni immédiatement séduisant. Il déroute, inquiète parfois et émerveille souvent les visiteurs. On s’y promène comme dans un rêve éveillé, entre des figures maternelles protectrices et des créatures plus sombres ou énigmatiques. Avec lui, Niki accomplit son rêve le plus ancien : créer un monde à part, affranchi des hiérarchies culturelles, où l’art devient expérience, cheminement et transformation. Cette œuvre totale synthétise toutes les dimensions de son parcours, de la violence transfigurée, au corps réconcilié, en passant par la liberté conquise.

Consciente de la singularité de son œuvre, Niki de Saint Phalle en fixe elle-même les règles de transmission. Après sa mort, le jardin sera confié à une fondation privée chargée de veiller à la préservation de son intégrité et, conformément à la volonté de l’artiste, il n’est ouvert au public que quelques jours par an, sans publicité liminaire.

Un dialogue artistique d’égal à égal

Il est impossible de parler de Niki de Saint-Phalle sans évoquer Jean Tinguely. À la fois couple d’artiste et duo artistique de génie, Niki et Jean vont se soutenir et s’assister mutuellement pendant plus de trente ans.

« Le grand amour de la vie de Jean et de la mienne fut l’Art ». Niki de Saint Phalle

Ils se rencontrent au milieu des années 1950 à Paris, impasse Ronsin, un haut lieu de l’avant-garde artistique. Ils éprouvent une même défiance vis-à-vis des conventions artistiques, sont tous deux fascinés par la destruction et partagent un goût prononcé pour la transformation. Leur entente est immédiate même si tout semble les opposer. Niki vient d’un milieu bourgeois et aristocratique tandis que Jean est issu de la classe populaire. Niki est autodidacte alors que Jean a été formé aux Beaux-Arts de Bâle. Elle privilégie la couleur, la rondeur et le symbolisme, lui explore le métal, la mécanique et le mouvement.

Ces différences nourrissent leurs projets et structurent leur collaboration. Agissant sur un pied d’égalité qui bannit toute hiérarchie, au mépris des codes sociaux, chacun conserve son langage plastique sans jamais se fondre dans celui de l’autre. Leur œuvre commune repose sur le dialogue, parfois même sur la négociation d’égal à égal, en aucun cas sur une forme de fusion.

Jean joue un rôle déterminant dans l’émancipation artistique de Niki. Il commence par l’accompagner dans la mise en œuvre technique des Tirs, l’encourage à assumer la radicalité de ses performances et l’aide à concrétiser ses projets monumentaux. En retour, Niki soutient son compagnon dans ses propres expérimentations, notamment dans la réalisation d’œuvres mécaniques ambitieuses.

La première grande concrétisation de leur travail commun, Hon/Elle, présentée en 1966 au Moderna Museet de Stockholm, témoigne de leur complémentarité artistique, Niki concevant la figure féminine monumentale, Jean en réalisant les structures et les mécanismes internes. Le contraste entre l’extérieur de l’œuvre – chatoyant et coloré –, et l’intérieur – métallique et technique –, résume la portée de leur dialogue et illustre le caractère indissociable de leur vision. Pour financer le Jardin des Tarots, Jean achète des œuvres de Niki, fabrique pour elle un four à céramique, lui construit un nouvel atelier et réalise les structures métalliques des sculptures exposées au jardin.

 

Cette collaboration se renforce au fil des projets, dont Le Paradis fantastique pour l’Exposition universelle de Montréal en 1967, puis la Fontaine Stravinsky à Paris. Dans cette dernière, les figures joyeuses et colorées de Niki dialoguent avec les machines noires et animées de Jean, donnant naissance à une œuvre vivante, rythmée par le mouvement et l’eau dans une harmonie parfaite. On les surnomme alors les « Bonnie & Clyde de l’Art », tant ils aiment tirer sur des œuvres ou les faire exploser à l’aide de bombes. Leur couple devient célèbre dans le monde entier et leurs œuvres sont exposées dans les plus grands musées.

Dépassant le cadre strict de la création artistique, leur relation se nourrit d’une vision politique et sociale commune. Rejetant toute forme de hiérarchie, ils se revendiquent féministes, défendent une nouvelle conception de la place accordée au corps, prônant la liberté et l’imaginaire. 

Lorsque Jean Tinguely meurt en 1991, Niki de Saint Phalle poursuit leur dialogue au-delà de l’absence. S’engageant dans un combat pour la mémoire de Jean, elle achève certaines de ses œuvres (notamment Le Cyclop, à Milly-la-Forêt), s’engage dans la conservation et la reconnaissance de son travail, et contribue à l’ouverture d’un musée qui lui est entièrement consacré, à Bâle. Leur histoire, fougueuse et tumultueuse bien que respectueuse, démontre qu’une œuvre peut naître de la confrontation autant que de l’amour.

L’héritage de Niki de Saint Phalle

Plus de vingt ans après sa disparition – le 21 mai 2002 à La Jolla dans le comté de San Diego, en Californie –, Niki de Saint Phalle continue de susciter des réactions contrastées, teintées d’enthousiasme et d’incompréhension. Rarement un travail artistique aura su conjuguer avec autant de constance, engagement politique, audace formelle et volonté de partage. N’ayant jamais cherché à produire un art consensuel, elle a affronté la violence, sous toutes ses formes, pour la transformer, en inscrivant son amour de la liberté comme principe fondateur de toute création.

À l’heure où les questions de représentation, de place du corps, d’égalité et d’accès à la culture traversent à nouveau le débat public, le travail de Niki de Saint Phalle résonne avec une acuité particulière. Ses figures féminines puissantes, joyeuses et indociles dialoguent avec notre présent. Elles nous rappellent que la création peut être un acte de résistance, mais aussi une promesse d’émancipation.

Loin d’être figée dans le passé, l’œuvre de Niki de Saint Phalle continue de nous inviter à regarder autrement, à penser autrement et à oser autrement. Son art et ses multiples engagements restent d’une actualité brûlante tant elle est parvenue à créer un univers profondément personnel, tout en le rendant universel.