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Bandeaux 10 Raisons de sengager (4)

Soyez curieux, on en apprend tous les jours.

La vérité : un concept simple, d’une étonnante complexité

Apollon dit-il la vérité à Crésus ?

Crésus, roi de Lydie, riche entre tous, s’inquiétant des ambitions grandissantes du roi de Perse, envisagea de lui déclarer la guerre. Avant de se lancer dans cette entreprise périlleuse, il décida de consulter Apollon – dieu des arts, de la musique, de la poésie et de la lumière – célèbre pour ses divinations.

— Apollon, interrogea-t-il, que se passera-t-il si j’attaque Cyrus le Grand, roi de Perse ?

L’oracle réfléchit et répondit :

— Si tu traverses le fleuve Halys, tu détruiras un grand empire.

Crésus entendit dans cette réponse la vérité qu’il désirait entendre, c’est-à-dire la promesse d’une victoire éclatante. Il y lut la confirmation de sa puissance et la garantie d’un triomphe retentissant. Il attaqua sans tarder Cyrus le Grand et… perdit toute sa gloire. L’empire détruit fut le sien. Apollon n’avait pas menti et Crésus avait tout simplement mal interprété la parole de l’oracle.

Crésus interrogeant le dieu Apollon.

 

Cette anecdote, vieille de vingt-cinq siècles, éclaire d’une manière étonnamment moderne la question de la vérité. Elle nous rappelle que celle-ci n’est pas toujours transparente ou univoque, mais qu’elle est parfois ambivalente, ouverte et dépendante de notre interprétation. Parfaitement exacte du point de vue des faits, elle peut induire en erreur si elle est mal accueillie ou interprétée de manière confuse.

L’échange entre Crésus et Apollon montre aussi que le fait de connaître la vérité ne nous permet pas toujours d’agir justement. Encore faut-il accepter la vérité et y consentir, c’est-à-dire l’accueillir sans l’altérer par nos désirs, nos croyances, nos craintes ou nos illusions.

 

La vérité est un concept simple, d’une étonnante complexité

Le dictionnaire définit la vérité comme « ce à quoi l’esprit peut et doit donner son consentement, par suite d’un rapport de conformité avec l’objet de pensée ». Le dialogue antique évoqué plus haut montre que cette conformité n’est jamais entièrement objective et qu’elle passe sous les fourches caudines de notre personnalité. Altérée par notre manière de lire le monde, par nos attentes et nos espoirs, la vérité n’est pas uniquement ce qui correspond aux faits. Elle dépend de notre jugement et de notre capacité à recevoir des informations exactes, sans les déformer. Crésus n’a pas été trompé par Apollon : il s’est trompé lui-même.

 

Celui qui cherche la vérité emprunte un chemin tortueux vers la lumière – proverbe indien.

 

Bien qu’en apparence trivial, le concept de vérité suscite des débats passionnés. On s’en réclame pour défendre une conviction, éclairer une décision, transmettre un savoir, éduquer, juger et raconter des histoires. Selon une étude conduite en 2023 dans dix pays européens, plus de 70 % des personnes interrogées déclarent ressentir le besoin urgent de s’interroger sur la vérité.

Depuis l’essor mondial d’Internet et avec l’adoption fulgurante des réseaux sociaux, les informations circulent à une vitesse inédite, touchant un grand nombre de personnes, subissant de multiples transformations, et disparaissant, parfois en quelques minutes seulement. L’internaute est soumis à un flot continu de messages, d’opinions, d’images et de vidéos. Il est exposé en permanence à des voix multiples et inégales, qui se réclament toutes à leur manière, de « la vérité ». Aux discours politiques, débats médiatiques, rumeurs, critiques, récits personnels, compte-rendus d’expertises et autres témoignages, se mêlent désormais les contenus produits par l’intelligence artificielle. Il devient difficile de discerner ce qui mérite d’être tenu pour vrai.

 

L’infobésite : tonneau des danaïdes de la vérité ?

Ce contexte de surabondance (ou de surcharge) informationnelle, que les spécialistes qualifient d’infobésité, crée un trouble profond. Bien plus qu’un concept philosophique destiné à faire réfléchir les étudiants des classes Terminales, la vérité permet à chacun de s’orienter dans le monde, de faire des choix et de justifier, auprès d’autrui comme en soi-même, les décisions qui témoignent chaque jour de son libre arbitre. En tant que fondement de la confiance que nous accordons aux autres, elle joue un rôle déterminant dans notre reconnaissance des institutions et des organisations humaines. 

 

Notifications, emails, applications, chatbots, messageries… comment éviter le risque de surcharge informationnelle ?

 

Elle rend possibles les discussions, les débats, les désaccords féconds. Quand la vérité vacille, si elle se disperse et se délite, notre manière de vivre ensemble en pâtit et se fragilise. On se met à douter des informations les plus simples, on se méfie de ce qu’on lit et de ce qu’on entend. Dans un monde où les images elles-mêmes peuvent être générées par des machines, on est en droit de questionner ce que l’on voit.

 

Un concept aux mille visages

La vérité revêt une quantité impressionnante de visages, comme en témoignent les nombreuses expressions françaises qui la mobilisent : vérité scientifique, vérité intérieure, vérité sociale, vérité de la foi, vérité artistique, vérité de la mémoire… Interroger la vérité, c’est chercher à comprendre ce que nous acceptons, ce que nous refusons et ce que nous choisissons de transmettre. C’est réaffirmer l’importance du soin porté aux mots, aux faits, aux gestes, et à la parole donnée. Chercher la vérité, c’est être vivant, éveillé et attentif. C’est aussi préserver une exigence fondamentale sans laquelle aucun dialogue n’est possible : le désir de comprendre notre monde, pour pouvoir y agir de manière juste envers soi-même et envers autrui.

 

À l’ouest, rien de nouveau

Les interrogations humaines à propos de la vérité ne sont pas nouvelles. Dans l’Antiquité, les philosophes se demandaient s’il était possible de ne pas se laisser tromper par leurs sens, l’un des récits les plus célèbres étant, bien évidemment, l’allégorie de la caverne de Platon. Dans La République, un des récits les plus célèbres de l’histoire de la philosophie, Platon utilise une parabole pour montrer combien la vérité peut être difficile à cerner et à accepter.

 

L’allégorie de la caverne.

 

Des hommes sont enchaînés depuis leur naissance au fond d’une caverne. Ils ne peuvent ni se retourner ni quitter les lieux. Devant eux, se trouve une paroi et, derrière eux, un feu dont les flammes éclairent le mur. Entre le feu et les prisonniers passent les silhouettes d’autres personnes qui portent des objets. Les ombres se projettent sur le mur et les captifs les observent librement. Elles constituent leur réalité, leur vérité tout entière, évidente et unique. Un jour, on libère l’un des prisonniers. Se postant au seuil de la caverne, celui-ci est aveuglé par l’éclat de la lumière du jour. Lorsque ses yeux sont habitués, il regarde autour de lui sans comprendre ce qu’il voit, et ses repères vacillent. Peu à peu, il comprend que les ombres observées sur le mur de la caverne n’étaient qu’une projection plane et incolore de la réalité, le pâle reflet du réel. Il distingue désormais la complexité des objets, puis observe la caverne elle-même et finit par sortir à l’air libre. Le « vrai » monde, illuminé par le soleil, symbole platonicien de la vérité ultime, s’offre à lui. Saisi de l’impérieux désir de partager sa découverte avec ses compagnons d’infortune, il rejoint les autres prisonniers dans l’espoir de les libérer. Mais ceux-ci refusent de le croire, préférant les ombres familières à une lumière aveuglante et crue. Tous rejettent celui qui prétend leur révéler une vérité différente et dérangeante.

 

Ce récit constitue une invitation à la prudence et à l’humilité. Il nous met en garde et affirme que la vérité n’est pas toujours ce qui s’impose à nos sens et qui nous semble évident au premier abord. Nous sommes capables de confondre une vérité stable en apparence avec une réalité plus profonde et cachée. L’homme en quête de vérité doit accepter d’être ébloui, dérouté et perdu. Il doit accepter de remettre en cause ses croyances et de bousculer ses certitudes. Il lui faudra, en outre, essayer de partager le fruit de sa découverte avec ses semblables, même si ces derniers rechignent à l’écouter. À une époque où, abreuvés de « vérités numériques », nous risquons de prendre des ombres pour des réalités, l’allégorie de la caverne est d’une étonnante modernité.

 

Les conceptions occidentales de la vérité

Au fil des siècles, les philosophes ont proposé différentes approches visant à étudier la véracité d’une affirmation, d’une idée ou d’un jugement. On peut distinguer quatre conceptions dans la tradition occidentale, chacune éclairant un aspect particulier de notre rapport au réel, et aucune ne suffisant à saisir toute la complexité du concept.

 

La vérité et ses multiples reflets.

 

La vérité-correspondance : décrire le monde, tel qu’il est

Dans cette conception intuitive, une proposition (ou une affirmation) est dite « vraie » (ou avérée) lorsqu’elle correspond aux faits observés. Si je dis : « le soleil se lève à l’est », aucune observation du ciel ne pourra remettre en cause mon affirmation, celle-ci décrivant correctement un phénomène aisément constatable par le plus grand nombre. Aristote considérait déjà la vérité comme une juste adéquation entre les mots et la réalité perçue. Cette vision constitue encore le socle de nos vérités scientifiques, ainsi que l’un des fondements du journalisme et du droit. Bien sûr, elle présuppose que le monde puisse être décrit simplement et de manière objective, une contrainte qui pose l’épineuse question de l’état des connaissances humaines.

Ainsi, avant 1604, la plupart des scientifiques occidentaux considéraient que deux corps de masse différentes, lâchés à une hauteur de cent mètres d’altitude au-dessus de la Lune, ne toucheraient pas la surface de notre satellite au même instant. De toute évidence, le plus massif des deux arriverait le premier sur le sol lunaire. Mille expériences identiques menées sur terre, notre contexte local et familier, avaient confirmé ce phénomène. Pourtant, Galilée (1564-1642) révéla au monde une loi physique concernant la chute libre des corps, qui contredisait l’évidence. Le savant italien affirma que, sans les forces de frottement dues à la présence de l’atmosphère terrestre, tous les corps tomberaient sur terre à la même vitesse, peu importe leur masse. En 1687, le génial physicien anglais Isaac Newton (1642-1727) publia ses Principes mathématiques de la philosophie naturelle (Philosophiæ naturalis principia mathematica) dans lesquels il formalisa la loi d'attraction universelle, offrant ses lettres de noblesse à la théorie de Galilée. Selon Newton, deux masses ponctuelles quelconques s'attirent avec une force inversement proportionnelle au carré de leur distance et proportionnelle au produit de leurs masses. En août 1971, dans le cadre de la mission Apollo 15, le commandant Dave Scott offrit aux terriens les plus sceptiques une brillante illustration des lois physiques communément admises par des générations d’étudiants depuis Galilée et Newton. Scott lâcha de sa hauteur une plume et un marteau, qui touchèrent simultanément le sol lunaire. CQFD !

Un homme en quête de vérité se trouve souvent lui-même – proverbe chinois.

 

La vérité-cohérence : ce qui tient ensemble, tient debout

Pour d’autres philosophes, une affirmation est vraie si elle s’intègre harmonieusement dans un ensemble cohérent d’idées. Dans cette approche, la vérité ne dépend plus seulement des faits, mais également de la logique interne qui caractérise nos raisonnements. Pour être vraie, une théorie scientifique doit correspondre à des observations répétables et être cohérente avec toutes les connaissances disponibles, considérées comme vraies. De même, dans notre vie quotidienne, nous accordons du crédit aux récits qui sont sensés et ne présentent pas de contradictions.

 

La vérité pragmatique : est vrai ce qui permet d’agir

Formulée par les philosophes américains William James et John Dewey, une autre conception de la vérité met l’accent sur l’expérience et le pragmatisme. Une idée est considérée comme vraie lorsqu’elle fonctionne, c’est-à-dire, lorsqu’elle nous permet d’agir efficacement, d’atteindre un but précis, de résoudre un problème ou de nous orienter dans le monde. Selon cette vérité-outil, une hypothèse médicale est vraie si elle permet de soigner des malades ; une explication psychologique est vraie si elle aide à soulager des maux. Cette approche, qui valorise l’utilité et la fécondité des idées, ancre le réel et le vrai dans une époque spécifique car, ce qui fonctionne aujourd’hui est susceptible d’être démenti demain.

 

La vérité-consensus : chercher ensemble ce qui résiste à la discussion

Pour le philosophe Jürgen Habermas, la vérité doit émerger du dialogue sincère. Elle se construit dans un échange où chacun peut argumenter, interroger et nuancer ses propos. Dans cette perspective, la vérité est le fruit d’une discussion menée de bonne foi, entre personnes capables d’écoute et de réciprocité. Cette forme de réalité imprègne nos décisions de justice et nos débats scientifiques contemporains. Elle nous rappelle que la vérité est aussi le prétexte fécond de liens sociaux, à condition que les interlocuteurs soient de bonne foi et partagent un même souci d’honnêteté.

 

Ces différentes conceptions ne s’opposent pas ; elles se complètent. Elles nous montrent que la vérité n’est pas un bloc uniforme mais une recherche plurielle qui s’appuie sur des faits, implique une démarche logique et valorise le dialogue.

 

Regards d’Orient : la vérité comme chemin plus que comme résultat

En Asie, d’autres approches de la vérité ont vu le jour. Dans plusieurs philosophies orientales, on ne considère pas la vérité comme un résultat à obtenir (une bonne réponse, une théorie correcte ou cohérente) mais comme un chemin à parcourir, une manière d’ajuster peu à peu son regard sur le monde et sur soi-même.

 

Il suffit souvent de lever le voile et de regarder derrière le rideau pour découvrir la beauté de la vérité – proverbe arabe.

 

Dans les traditions philosophiques et spirituelles de l’Inde, la vérité est souvent désignée par le terme satya, qui renvoie à ce qui est « réellement réel », et qui ne trompe ni les sens, ni le raisonnement. Le monde que nous percevons n’est pas nécessairement faux ou irréel, mais il est instable, changeant et trompeur. Nous avons tendance à considérer pour absolu ce qui n’est que provisoire, pour définitif ce qui n’est que passager. Dans cette perspective, dire la vérité requiert non seulement d’énoncer des faits exacts mais aussi d’apprendre à distinguer entre ce qui passe et ce qui demeure, à différencier ce qui nous attache et ce qui libère. La vérité a ici une dimension intérieure, puisqu’elle consiste, en plus de corriger nos idées, à transformer notre manière de vivre. Gandhi, par exemple, parlait de satyagraha, « la force de la vérité », pour désigner une attitude de fidélité à ce qui est juste, jusque dans l’action politique.

 

Le bouddhisme insiste, quant à lui, sur l’idée d’une nécessaire transformation. Dès les premiers enseignements, il est question des « quatre nobles vérités » : la réalité de la souffrance, l’origine de cette souffrance, la possibilité de s’en libérer et le chemin qui conduit à la libération. La vérité n’est pas un dogme qu’il faudrait accepter sans discuter, mais un constat d’expérience. Au cœur de la pratique bouddhiste, on trouve ce qu’on appelle la « vue juste » qui consiste à apprendre à voir les choses telles qu’elles sont, sans se laisser emporter par ses peurs, ses tabous et ses attachements. Bien différente d’un ensemble de définitions savantes, la vérité est une manière lucide et apaisée de regarder la vie, pour une diminution observable de la souffrance et une plus grande paix intérieure.

 

En Chine, deux grandes traditions ont proposé des visions singulières de la vérité. Pour Confucius, elle se rapproche de la sincérité et de la fidélité à la parole donnée. Le sage insiste sur un besoin impérieux de « rectification des noms » selon lequel les mots doivent correspondre à la réalité qu’ils désignent. Un responsable doit se montrer digne du titre qu’il porte ou de la fonction qu’il exerce. Un parent doit aider ses enfants à trouver leur voie, les guidant dans leur apprentissage du monde. La vérité est moins une théorie qu’une justesse de comportement. Celui qui la cherche doit tout faire pour vivre en accord avec ce qu’il considère comme vrai.

 

Interprétation de la vérité par une intelligence artificielle générative.

 

À l’inverse, le taoïsme souligne que la réalité ultime – le Dao, la voie – échappe à nos catégories habituelles. Le tout début du Tao Te King – attribué à Lao Tseu – affirme que « la Voie dont on peut parler n’est pas la Voie éternelle ». Autrement dit, ce qu’il y a de plus vrai dans le réel ne se laisse pas enfermer dans des mots définitifs. La vérité demande une forme de souplesse, d’accueil, presque de silence. On s’en approche en renonçant à vouloir tout nommer et acceptant de ne pas tout maîtriser.

 

La vérité transforme en profondeur celui qui la cherche

Ces regards d’Orient complètent nos conceptions occidentales sans les contredire. Ils nous rappellent que la vérité ne se réduit pas à l’exactitude observable d’une affirmation ou à la cohérence d’un système d’idées mais qu’elle se mesure à ce qu’elle produit de positif en nous : davantage de justesse, de liberté et de paix, ainsi qu’une fidélité accrue à ce qui nous semble essentiel. Pour la plupart de ces conceptions orientales, la question n’est pas seulement « cette affirmation est-elle vraie ? » mais aussi « que deviendra ma vie si je la prends au sérieux ? ».

 

Une boussole universelle

Après les doutes des philosophes antiques et la sagesse plurielle des traditions d’Orient, le XVIIᵉ siècle européen consacra une figure majeure dans l’histoire de la vérité : René Descartes. Ce philosophe français vit le jour dans un temps de bouleversements intellectuels profonds. Tandis que des guerres de religion divisaient l’Europe, on assista à un essor sans précédent des sciences expérimentales faisant vaciller les anciennes certitudes. Descartes chercha un point d’appui indiscutable, une base solide sur laquelle il pût construire un savoir fiable et vrai.

En 1637, il publia le Discours de la méthode, une œuvre magistrale, dans laquelle il exposa sa célèbre « méthode pour bien conduire sa raison ». Au cœur de celle-ci se trouve un critère simple et lumineux : ne recevoir jamais pour vrai que ce qui se présente à l’esprit de manière claire et distincte. Pour lui, le vrai se présente comme une évidence qui s’impose d’elle-même et ne laisse place à aucune hésitation. Semblable à la lumière du jour qui éclaire sans effort, l’évidence nous apparaît sans qu’on puisse raisonnablement la mettre en doute. Mais pour atteindre cette lumière, il faut pratiquer un doute méthodique qui ne consiste pas à se méfier de tout, par principe, mais à suspendre provisoirement son jugement, afin d’écarter les idées mal assurées. Descartes remit ainsi en question les opinions communes et les perceptions sensibles, qui peuvent parfois nous tromper, comme l’avaient suggéré les philosophes antiques.

Ce doute radical conduisit le philosophe à une première certitude irréductible devenue célèbre, « Je pense, donc je suis ». Il est indéniable que je doute et que je pense, puisqu’il faut bien qu’un sujet existe pour pouvoir agir. À partir de cette intuition fondamentale, Descartes ambitionnait de fonder le savoir sur une base universelle, accessible à toute personne de bonne volonté, indépendamment de sa culture, de sa langue ou de sa religion. Il affirma qu’une idée serait tenue pour vraie si elle présentait ce même caractère d’évidence et de nécessité. La vérité ne dépendrait plus de l’autorité d’un maître ou de la puissance d’une tradition, mais se fonderait sur la lumière naturelle de la raison.

La pensée cartésienne a profondément marqué l’histoire occidentale des idées. Elle a durablement inspiré la démarche scientifique qui considère que, pour valider une découverte, il faut s’assurer qu’elle est suffisamment claire, reproductible et argumentée. Mais cette exigence d’évidence a ses limites car tout ce qui est vrai n’est pas nécessairement évident. La découverte et l’énoncé de certaines vérités essentielles – scientifiques, morales ou spirituelles – demande du temps, requiert la création d’outils, ou exige de mener de longues enquêtes. Descartes en avait conscience, considérant sa méthode comme une boussole et non comme un verdict.

 

Croyance, foi et convictions

Pour qui a la foi, la vérité n’est plus affaire de démonstration mais d’adhésion intérieure. La croyance et la foi accompagnent l’humanité depuis ses origines et constituent un mode fondamental de relation à la réalité. Nous croyons en dieu, nous sommes certains que le soleil se lèvera demain, nous sommes convaincus que la parole donnée a un sens, que certains gestes sont bons et que d'autres sont mauvais. Ne se réduisant pas à des preuves formelles, nos croyances forment un horizon de confiance grâce auquel nous pouvons agir, choisir et espérer.

Les philosophes ont pris soin de distinguer trois notions essentielles. L’opinion tout d’abord, qui repose sur une impression ou une intuition immédiate. La croyance ensuite, qui implique une adhésion plus ferme mais sans certitude absolue. Le savoir enfin, qui doit pouvoir être observé, justifié et démontré. Au cours de notre vie, ces trois notions se mêlent en dépit de leurs différences statutaires. Croire une chose se distingue de savoir cette même chose, et ne pas pouvoir la prouver n’empêche pas de lui accorder beaucoup d’importance. La croyance n’est pas un moindre savoir mais une autre forme de rapport au vrai, à la fois plus intime et plus existentielle.

Dans les traditions religieuses, la vérité prend une dimension particulière, pouvant devenir parole, présence, et même promesse. La vérité de la foi échappe aux critères de la vérité scientifique ou logique. Elle repose sur une relation de confiance envers Dieu, vis-à-vis d’un texte sacré ou d’un enseignement. Elle ne peut être prouvée par une expérience de laboratoire, mais s’enracine dans une histoire à la fois personnelle et communautaire.

 

Vérités entrecroisées : dialogue ou affrontement ?

L’histoire abonde d’épisodes où différentes formes de se sont rencontrées sans parvenir à s’accorder. Les tensions ne naissent pas toujours d’un odieux mensonge mais souvent de la difficulté à reconnaître la légitimité du chemin emprunté par autrui. Lorsque chacun s’enferme dans sa propre manière d’accéder au vrai, ou prétend réduire toutes les vérités à une seule, les incompréhensions s’enracinent et le conflit éclate. En Occident, le XVIIᵉ siècle bouillonna de controverses scientifiques lorsque la vision géocentrique de notre univers, héritée de traditions religieuses et philosophiques, se heurta aux observations de Copernic, de Galilée et de Kepler. Il ne s’agissait pas d’opposer la foi à la raison mais de concilier deux conceptions du vrai, l’une fondée sur l’autorité et la tradition, l’autre sur l’expérience et le calcul. Au XIXᵉ siècle, les débats suscités par la théorie de l’évolution de Darwin illustrèrent une autre forme de tension, liée à la difficulté d’articuler une explication scientifique du vivant face à un héritage séculaire empreint de représentations religieuses ou symboliques.

Au XXᵉ siècle, des vérités morales comme la défense de la dignité humaine, des vérités historiques et des vérités idéologiques prétendirent imposer une interprétation unique de la réalité. Transformée en dogme, cette vérité autoritaire fit naître des conflits armés d’une ampleur et d’une barbarie jusqu’alors inégalées. Pourtant, reconnaître une autre vérité que la nôtre n’affaiblit pas la force de nos convictions. Admettre d’autres points de vue nous rend plus justes, plus ouverts et plus humains.

 

Comprendre et donner du sens

Qu’elle prenne la forme d’une démonstration scientifique rigoureuse ou d’une prière silencieuse, notre relation à la vérité témoigne d’une aspiration universelle qui consiste à tenter de comprendre le monde afin de trouver une manière juste d’y vivre. La vérité scientifique nous éclaire, la vérité morale nous guide, tandis que la vérité de la foi nous console et nous élève. Cette relation se manifeste dans nos expériences vécues, justifiant nos choix, nos paroles, nos hésitations et nos prises de conscience. La première vérité à laquelle chacun se confronte est celle qu’il entretient avec lui-même. Dire vrai intérieurement c’est reconnaître et accepter ce que l’on ressent, ce que l’on désire, ainsi que ce qui nous effraie et nous limite. C’est accepter de regarder ce qui se joue en nous, sans travestir notre regard par des excuses, des habitudes ou des automatismes. Notre vérité intérieure est un chemin de lucidité, souvent fragile et libérateur. Elle nous permet de comprendre ce qui nous habite, de prendre acte de nos limites, et d’adopter des choix plus justes. Dire la vérité (notre vérité) un acte essentiel et infiniment délicat. Dans nos relations familiales, amicales, amoureuses et de travail, la vérité est un ciment puissant qui construit la confiance, facilite le partage des responsabilités et évite les malentendus.

 

IA générative : vérité sans croyance

En novembre 2022, le logiciel ChatGPT, créée par la société commerciale américaine OpenAI, fut accessible au plus grand nombre. Plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs se mirent à interagir avec un logiciel conversationnel, en utilisant la langue de leur choix, en posant des questions à un programme qui paraissait omniscient et dont la « culture » semblait insondable. Certains se mirent à tutoyer ChatGPT et lui demandèrent d’agir de même. D’autres prirent progressivement l’habitude de lui confier leurs secrets les plus intimes pour lui demander de l’aide ou des conseils. Et ChatGPT fit parfaitement son travail, n’hésitant pas à pécher par excès d’anthropomorphisme en répondant à la première personne, comme si ce logiciel était capable de compassion, de compréhension et d’humanité.

L’IA générative a bouleversé notre conception de la vérité. Son utilisation requiert prudence et contrôle.

 

ChatGPT et les autres systèmes informatiques d’intelligence artificielle génératives (Gen-AI) bouleversent notre rapport à la vérité d’une manière inédite. Comme ses concurrents (Claude, Gemini, Mistral…), le modèle large de langage (LLM – Large Language Model) d’OpenAI n’a ni opinions, ni croyances. Il n’a aucune expérience du monde, ne « voit » rien, ne « vérifie » rien et ne « croit » rien. Il se contente de produire la suite de mots la plus statistiquement probable, à partir de milliards de textes ingérés durant son entraînement, selon une modélisation mathématique savante. Pour lui, la vérité n’a aucun sens particulier, pas plus que le mensonge ou l’injustice. ChatGPT ne distingue pas une information exacte d’une information fausse ou mensongère. De ce fait, une réponse parfaitement exacte et une erreur grossière peuvent naître du même mécanisme de calcul statistique. Cette absence de rapport vécu à la vérité nous oblige à repenser nos propres critères d’appréciation. Ce n’est plus la machine qui doit garantir la vérité, mais l’humain qui doit la vérifier. La valeur d’une réponse générée par une IA ne dépend pas d’une intention de vérité mais de la qualité des sources qui ont servi à entraîner le programme. Dans un monde où les machines peuvent produire des énoncés convaincants, la vérité redevient une conquête humaine, qui demande du discernement et du recoupement, autant de responsabilités que la machine ne peut pas assumer.

L’IA n’a aucune intentionnalité propre. On ne devrait pas parler d’apprentissage pour qualifier cette préparation puisque, contrairement à un chien ou à un être humain, l’IA n’apprend rien. Son entraînement a pour objectif de calculer les valeurs de plusieurs milliards de coefficients numériques qui sont utilisés pour « calculer » chacune de ses réponses.

Pour la première fois de notre histoire, nous sommes confrontés à des phrases qui semblent vraies sans que personne ne les ait objectivement pensées et exprimées. Une réponse peut être juste malgré l’absence totale d’intention d’exactitude. Elle peut aussi être fausse en dépit de l’absence d’intention de tromperie. Nos IA introduisent une vérité orpheline, privée d’auteur. Nous sommes face à une responsabilité sans précédent, qui consiste à tenter de réinvestir l’intentionnalité de vérifier, de comprendre et de discerner.